Biographie

Reinhardt HEYDRICH

Reinhardt Tristan Eugen Heydrich naît le 7 mars 1904 à Halle an der Saale, près de Leipzig, dans une famille aisée et cultivée de la haute bourgeoisie catholique. Sa mère, Elizabeth Krantz, fille d’une riche famille de musiciens de Dresde, est une pianiste talentueuse. Son père
Bruno, issu d’un milieu modeste, est quant à lui compositeur et chanteur d’opéra wagnérien ; Il dirige le conservatoire de musique de Halle
dont il est l’un des fondateurs. Dès l’âge de cinq ans, le jeune Reinhardt étudie avec ardeur le violon. Il en acquiert une parfaite maîtrise et
impressionne ses auditeurs par son talent passionné. La musique occupera d’ailleurs toujours une place importante dans sa vie. Devenu un
éminent dignitaire du régime national-socialiste, Heydrich continuera à jouer dans le cercle restreint de sa famille. Antisémite virulent, Bruno
Heydrich inculque à ses trois enfants (Reinhardt est le cadet) ses idéaux raciaux. La discipline est très stricte au sein de la famille et les
enfants sont fréquemment punis au fouet par leur mère.

Reinhardt est un enfant timide qui manque d’assurance. Il a peu d’amis et souffre de multiples vexations. A l’école, il est souvent pris pour
cible par ses camarades qui se moquent de lui, le battent et le raillent pour sa voix aiguë, ainsi que pour son catholicisme fervent qui est mal
accepté au sein d’une communauté à grande majorité protestante. Alors qu’il est âgé de dix ans à peine, ses condisciples se font aussi l’écho
de rumeurs quant à l’origine juive de son père - rumeurs dues au remariage de sa grand-mère paternelle après le décès du père de Bruno
Heydrich avec un non Juif qui portait le nom de Süss, patronyme communément admis comme étant un nom juif. Bien que sans fondement,
ces rumeurs sont ressenties comme une terrible humiliation par Heydrich. Tout au long de son existence, elles ne lui laisseront aucun repos.

Cet enfant solitaire, renfermé, maussade et sans doute malheureux est ardemment motivé à se montrer supérieur en toutes occasions.
Elève à l’intelligence vive, il est reconnu par ses maîtres comme étant particulièrement brillant. Le jeune Heydrich est également un athlète
doué. Il apprend l’équitation, devient un spécialiste de la natation, ainsi que du tir. Il devient également un escrimeur de grand talent,
développant, au cours de duels d’escrime simulés avec son jeune frère Heinz, une grande habileté dans cette discipline. Heydrich remporte
plusieurs récompenses en compétitions. Il participera même comme remplaçant, en 1941, au championnat d’Europe d’escrime et permettra
alors à l’équipe allemande d’atteindre la finale du championnat.

Elevé dans un esprit profondément nationaliste, l’adolescent est bouleversé par la défaite allemande de 1918. Il adhère sans réserve à l’idée
que les manipulations des Juifs en sont la cause. Deux ans plus tard, le jeune Heydrich rejoint les Corps-Francs (Freikorps) du général
Maercker, organisation paramilitaire de droite antisémite qui s’oppose fortement aux communistes. Il entre ensuite au Deutscher Schutz et
au Truzbund, organisations d’extrême-droite fortement antisémites. Pour la première fois de sa vie, il se sent à sa place au sein de groupes
qui vantent les caractéristiques de l’aryen blond aux yeux bleus dont il aurait pu être l’archétype. Et son appartenance à ces organisations lui
permet de réfuter les rumeurs persistantes quant à son soi-disant ancêtre juif.

Comme beaucoup d’autres familles allemandes, celle de Heydrich se retrouve ruinée au lendemain de la Grande Guerre. A 18 ans, Reinhardt
vient de quitter le lycée. Attiré par l’aventure et le prestige que confère alors une carrière navale, et comprenant l’avantage de bénéficier d’une formation gratuite et d’une pension garantie, le jeune homme s’engage dans la marine. En mars 1922, il entre comme cadet à l’Académie
navale de Kiel. Mais là aussi son allure dégingandée, ses manières gauches et sa voix de fausset lui valent d’être brimé par les autres cadets.
Et les rumeurs sur son prétendu ancêtre juif refont surface. Les autres cadets se moquent également de son rire, qui ressemble à un bêlement,
en le surnommant "le bouc", ainsi que de son amour de la musique classique en l’appelant fréquemment "Moïse Haendel". Ces constantes
railleries le conduisent à devenir colérique et très arrogant. Détesté de ses camarades, cela ne le distrait pas de son rêve de devenir amiral.

Heydrich fait ses premières armes sur le navire école Niobe. En juillet 1923, alors qu’il sert sur le navire école Berlin, il fait la connaissance de Wilhelm Canaris, le futur chef de l’Abwehr. Les deux hommes deviennent de proches amis. Excellant en mathématiques et en navigation,
Heydrich est envoyé à l’école navale des transmissions en 1926. Ayant toujours une très grande volonté de réussite, il travaille énormément
et franchit aisément les grades : Enseigne de vaisseau de deuxième classe en 1924, second lieutenant en 1926, lieutenant de vaisseau en
1928. A partir de 1928, il est affecté comme officier de transmissions sur différents bâtiments et navigue en mer Baltique avant d’être muté
sur le Brunswick, commandé alors par Canaris, puis de rejoindre le cuirassé et vaisseau-amiral Schleswig Holstein. Le jeune officier se montre distant et suffisant, il traite d’une manière très dure ses subordonnés, imposant une discipline très stricte, voire humiliante. Il n’est apprécié de personne, qu’il s’agisse de ses supérieurs, de ses pairs ou de ses subordonnés. En 1930, il entre à l’état-major de l’amiral-commandant à Kiel
en tant qu’officier de transmissions au service des renseignements.

Les femmes sont alors devenues une des principales distractions à sa carrière navale. La compagnie de ce grand et beau jeune homme
blond aux yeux très bleus est très recherchée. Séducteur notoire, Heydrich passe son temps libre à courir les jupons. Il a ainsi un nombre
incalculable de liaisons. Mais l’une d’entre elles se révèle catastrophique pour sa carrière. En 1930, il rencontre la fille, encore mineure, d’un directeur de  chantier naval, avec laquelle il a une aventure très brève. Il ne s’agit pour lui que d’une conquête de plus et peu après, alors qu’il
assiste à un bal  dans un club d’aviron, le jeune officier tombe amoureux de la blonde Lina Mathilde von Osten, une militante du NSDAP,
fervente admiratrice  de Himmler. Les deux jeunes gens annoncent bientôt leurs fiançailles. Mais la fille du directeur du chantier naval, enceinte
de ses œuvres,  furieuse et bouleversée d’être rejetée par Reinhardt Heydrich qui lui a déclaré qu’il n’épouserait jamais "une femelle" qui se
serait donné à lui avant le mariage, fait intervenir son père. Celui-ci a d’importantes relations au sein de l’amirauté de Berlin. Une plainte
officielle est déposée contre Heydrich, accusé de "conduite inconvenante pour un officier et un gentleman", pour avoir offensé l’honneur de la
jeune fille. Une enquête est faite. Appelé à s’expliquer devant une cour d’honneur, Heydrich proteste de son innocence et accuse la jeune femme
de mensonge. Son attitude est si dédaigneuse que la cour le réprimande pour son insubordination. En avril 1931, l’amiral Raeder le condamne
à la "révocation pour inconvenance".
 
 Reinhardt Heydrich est anéanti. Sa carrière navale est brisée et il ne sait que faire. Il suit alors les conseils de sa fiancée Lina et entre au
N.S.D.A.P. (où il est inscrit sous le numéro 544 916) puis, en juin 1931, à la SS sous le numéro matricule 10 120. Lina intervient également
par l’intermédiaire d’un ami auprès du SS Reichsführer Himmler. Ce dernier, qui recherche alors une personne de confiance pour mettre sur
pied et diriger un service de renseignements au sein de la SS, est intéressé par l’ancien lieutenant de marine. Au cours de leur première
entrevue, le 14 juin 1931, Heinrich Himmler est impressionné par l’aspect typiquement aryen du jeune homme, ainsi que par son assurance et
ses réponses acérées. Il le teste en lui accordant 20 minutes pour établir les grandes lignes d’un service de renseignements. N’ayant aucune expérience sur le sujet, car il a travaillé aux transmissions et non aux renseignements, Heydrich bluffe, mobilise tous ses souvenirs de romans d’espionnage et des cours qu’il a pu suivre dans la marine à ce propos pour dresser l’ébauche d’une structure. Après avoir lu son projet,
Himmler, enthousiaste, l’engage.
 
 La véritable carrière de Reinhardt Heydrich commence alors. Il s’installe à la Maison Brune, le quartier général du NSDAP à Münich. Son
bureau comprend une cuisine, une table, une chaise et une machine à écrire. En dépit de ce bureau insignifiant et de sa paie de misère (son
premier salaire s’élève à 180 reichsmarks par mois) l’ambitieux Heydrich se met à la tâche avec passion, détermination et acharnement.
Admirateur de l’Intelligence Service britannique, il ambitionne de former un service équivalent. Très vite, il réussit à confondre un informateur de
la police allemande qui s’était infiltré au siège du parti et forge ainsi sa réputation. En quelques mois Reinhardt Heydrich crée à l’échelle
nationale son propre réseau d’espions et d’informateurs, recrutant pour ce faire des jeunes gens capables, efficaces et audacieux. Il n’hésite
pas à s’entourer d’individus disposant d’un prestige intellectuel, dont des universitaires. Leur objectif : Repérer les ennemis du peuple
allemand, les surveiller et découvrir toute information susceptible de compléter ses dossiers.
 
 Reinhardt Heydrich rassemble des informations sur les opposants au National-Socialisme (syndicalistes, communistes, responsables
catholiques, sociaux-démocrates, aristocrates, francs-maçons, riches industriels) ainsi que sur les Juifs. Ses fichiers lui servent à faire
chanter les personnes impliquées et à faire avorter toute tentative politique d’opposition à Adolf Hitler. Mais le jeune SS recherche également
toutes les informations sordides sur les Nationaux-Socialistes de haut rang. Il surveille étroitement leurs activités dans leurs moindres détails et
plus particulièrement, à la demande du Führer, celles de Röhm et des autres responsables SA. Les informations les plus scandaleuses sont
pour lui les meilleures : Il établit un système de classement contenant les dossiers listant les petits secrets louches de chacun et les dissensions
qui les opposent au sein du parti. Il n’hésite pas à utiliser le matériel le plus moderne, microphones et même caméras, pour dénicher des informations. Reinhardt Heydrich contrôle ainsi les membres les plus puissants du N.S.D.A.P. Il devient déjà l’un des hommes les plus
dangereux du parti NS. En décembre 1931, il est nommé SS-Major. Il épouse alors sa fiancée, Lina von Osten. Le couple aura quatre enfants :
Klaus en 1933, qui aura comme parrains prestigieux Heinrich Himmler et Ernst Röhm (l’enfant mourra en 1943 dans un accident de voiture),
Heider en 1934, Silke en 1939 et Marte, qui naîtra peu de temps après la mort de son père, en juin 1942.
 
 En 1932 cependant, l’ascension de Reinhardt Heydrich est mise en péril. Ses ennemis déterrent les vieilles rumeurs sur son prétendu ancêtre
juif. A l’instigation de Rudolf Jordan le Gauleiter de Halle-Merseburg, Gregor Strasser a ordonné une enquête et un rapport a été envoyé au
bureau de renseignements du parti à Münich. Jordan a en effet été informé que le père de Reinhardt Heydrich était décrit dans l’encyclopédie musicale Riemann’s de 1916 dans les termes suivants : "Heydrich, Bruno, de son vrai nom Süss". A cette époque, une telle rumeur peut être mortelle. Mais en dépit de doutes existant quant à la présence de sang juif dans sa lignée maternelle, une enquête conduite par le parti blanchit Heydrich de toute présence de sang juif ou de couleur dans sa généalogie. Ces nouvelles accusations renforcent encore plus sa haine des
Juifs, et pour aryaniser un peu plus son prénom, Heydrich enlève le "t" final de son prénom, l’écrivant désormais Reinhard dans ses correspondances. Suite à cette affaire, Heinrich Himmler, inquiet, s’interroge sur la démission de celui qui est devenu son plus proche
collaborateur et consulte le Führer à ce propos. L’instinct de Adolf Hitler aurait pu le conduire à anéantir le jeune Major avant qu’il ne devienne
trop puissant. Néanmoins, après un long entretien privé avec Reinhardt Heydrich, il n’autorise pas Himmler à se séparer de lui. Il justifie ainsi sa décision : "Heydrich est un homme extraordinairement doué mais également extraordinairement dangereux. Le parti a besoin de ses
talents particulièrement utiles. Il nous sera éternellement reconnaissant de l'avoir gardé plutôt que de l'expulser et il obéira aveuglément".
Adolf Hitler sait qu’à tout moment il peut détruire Reinhardt Heydrich en affirmant qu’il est Juif. Il le garde ainsi continuellement à sa merci.
Heydrich est pleinement conscient de cela. Il obéit en effet fidèlement au Reichsführer car il sait qu’il est son billet pour le pouvoir. De son côté, Heinrich Himmler jalouse Reinhardt Heydrich pour ses brillantes qualités intellectuelles et d’organisation et son parfait aspect aryen, mais a conscience de son utilité. Fondées sur une volonté commune de réussite, les relations des deux hommes sont avant tout pratiques.
 
 En juillet 1932, le service de Reinhardt Heydrich est officiellement nommé Service de Sécurité, Sicherheitsdienst, ou S.D. C’est devenu une
machine efficace de terreur et d’intimidation. Heydrich est promu SS Standartenführer. Bien qu’il soit aux ordres de Heinrich Himmler, c’est lui
qui a le contrôle effectif du S.D. qui connaît alors un développement rapide. Petit service de sept personnes au début de l’année 1932, il
comprend environ 200 exécutants en janvier 1933, au moment de la prise de pouvoir de Adolf Hitler. Le nouveau chancelier obtient alors du président Hindenburg la signature d’une série de décrets contre les partis d’opposition et Reinhardt Heydrich assiste Heinrich Himmler pour
organiser et superviser les arrestations de tous les opposants : Communistes, syndicalistes, politiciens catholiques... Reinhardt Heydrich
consulte ses fichiers pour fournir aux SS et aux SA des listes de personnes suspectes devant être arrêtées. La répression est très dure et les arrestations sont si nombreuses que les prisons ne suffisent plus. Une usine de munitions désaffectée de Dachau, près de Münich, est
transformée en "camp de concentration pour prisonniers politiques". Très rapidement, d’autres camps sont ouverts à Buchenwald, à
Sachsenhausen et à Lichtenburg pour faire face à l’afflux croissant de détenus.
 
 L’arrivée au pouvoir des Nationaux-Socialistes ne semble cependant pas être favorable au duo Himmler-Heydrich. En février 1933, Reinhardt Heydrich fait partie de la délégation allemande à la commission genevoise sur le désarmement, mais son comportement provocateur lui vaut
d’en être très rapidement exclu à la demande des autres représentants allemands. Tout change lorsque le Führer met fin à la décentralisation
à l’intérieur du Reich. Heinrich Himmler est chargé de contrôler la Bavière. Les hommes de Reinhardt Heydrich prennent d’assaut le quartier
général de la police de Münich et s’emparent du pouvoir en usant d’intimidation. Heinrich Himmler prend ainsi la tête de la police du Land. A
ses côtés, Reinhardt Heydrich est chargé de la police politique. Le 31 mars, son efficacité est une nouvelle fois récompensée : Il est nommé Oberführer, brigadier général SS. Avec l’aide de Frick, le ministre de l’Intérieur du Reich, les deux hommes s’attaquent ensuite aux forces de
police des autres Länder. Après avoir pris le contrôle de 15 Etats entre mars 1933 et janvier 1934, ils s’opposent à Hermann Goering, qui
contrôle la police de Prusse. Celui-ci se méfie du couple Himmler-Heydrich. Son intention est de maintenir en dehors de toutes les autres organisations policières sa police, qu’il a renommée Geheime Staatpolizei (police secrète d’Etat (Gestapo)) et installée au 8 Prinz
Albrechtstrasse à Berlin. Mais Hermann Goering craint encore plus la rivalité des SA de Ernst Röhm. Le 20 avril 1934 un partenariat est établi. Goering délègue son pouvoir et la Gestapo est placée entre les mains empressées de Heinrich Himmler et de Reinhardt Heydrich, qui la dirige effectivement. Les services du S.D. sont transférés à Berlin et en juillet 1934, Adolf Hitler déclare que le S.D. est une "organisation autonome"
au sein du parti nazi.
 
 Au début de l’année 1934, le Führer doit faire face à l’opposition entre l’armée et les SA de Röhm. Cette forte inimitié est dangereuse car il a
besoin du soutien des militaires pour accéder à ses ambitions ultimes. Or, les responsables de l’état-major lui ont clairement fait comprendre
que s’il n’élimine pas Röhm et ses SA, il pourrait être renversé par l’armée. Adolf Hitler décide alors de sacrifier les SA. Personnellement,
Reinhardt Heydrich souhaite lui aussi écarter les SA du pouvoir pour donner plus de poids au S.D. et à la Gestapo. Le prétexte est facile à trouver. Reinhardt Heydrich fait en sorte que le S.D. découvre des "preuves" selon lesquelles Röhm et ses SA complotent pour renverser Adolf Hitler et prendre le pouvoir. Avec Heinrich Himmler, il s’occupe des détails de l’opération et dresse lui-même la liste de tous les chefs SA qui doivent
être exécutés, dont Röhm. Le 30 juin 1934, sur ordre de Adolf Hitler, les chefs SA sont massacrés par les SS au cours d’un week-end sanglant
qui restera dans l’histoire sous le nom de " Nuit des longs couteaux ". La SA mise hors d’état de nuire, Reinhardt Heydrich acquiert une réputation
de tueur impitoyable et efficace, et son influence se renforce au sein du Reich. Son champ d’action n’épargne pas la population juive. Comme
Adolf Hitler, il reste convaincu que les Juifs sont les principaux responsables de la défaite allemande de 1918. Dès la création de son service,
il considère le traitement de la Question juive comme étant une priorité. Dans ce but, il crée en 1934 un service spécifique au sein du S.D. Le
20 août 1935, Reinhardt Heydrich représente Heinrich Himmler à la réunion interministérielle chargée de préparer les lois antisémites de
Nüremberg qui seront proclamées en septembre lors du congrès du parti.
 
 Le 17 juin 1936 toutes les forces de police du Reich sont unifiées sous l’autorité de Heinrich Himmler. Le 26 juin, celui-ci réorganise la police
en deux groupes : L’Ordnungspolizei (l’O.R.P.O ou police régulière), et la Sicherheitspolizei (la S.I.P.O., police de sûreté qui regroupe le S.D.,
la police criminelle, la K.R.I.P.O et la Gestapo). Avec cette nouvelle répartition, le S.D. prend une ampleur considérable, les membres de la
Gestapo et de la police criminelle devenant automatiquement membres du S.D. s’ils appartiennent à la SS. L’alliance et la complémentarité
des trois services en font un appareil de pouvoir très efficace et la Gestapo devient un véritable instrument de terreur, ayant autorité pour arrêter
les personnes sur de simples présomptions. Dans l’ombre de Heinrich Himmler, Reinhardt Heydrich devient ainsi l’un des hommes les plus redoutables et redoutés du Reich. Les autres personnalités NS en arrivent même à craindre de le rencontrer. Mais Reinhardt Heydrich préfère
agir en coulisse, fuit toute publicité et se montre rarement en public. Ses seuls compagnons sont des subordonnés SS. Le S.D. s’emploie avec succès à noyauter toutes les couches de la population allemande. Il s’entoure de collaborateurs divers, qui ne sont pas automatiquement
membres eux-mêmes du S.D. mais servent d’indicateurs. Le S.D. cherche également, avec plus ou moins de succès, à contrôler les universités
du Reich et des territoires annexés pour diffuser l’idéologie nationale-socialiste, ainsi qu’à surveiller les différents groupes religieux, rôle qui
était dévolu à l’importante section "Eglises politiques". Reinhardt Heydrich améliore son système de fichiers, créé d’autres catégories de contrevenants et code désormais ses fiches à l’aide de couleurs. Seul contrepoids aux pouvoirs du S.D., l’Abwehr, le service de renseignements
de la Wehrmacht dirigé par l’amiral Canaris. Bien qu’en janvier 1935 les deux hommes aient passé un accord visant à délimiter leurs actions respectives aux termes duquel l’Abwehr devait se charger des activités d’espionnage et de contre-espionnage militaires, le civil devant rester le domaine exclusif du S.D., par la suite les deux services continuèrent à transgresser allègrement cet arrangement. D’anciens amis, Heydrich et Canaris deviennent de farouches ennemis.
 
 En dehors de ses tâches à la tête du S.D., Reinhardt Heydrich s’implique dans de nombreuses affaires, se révélant un intrigant très utile pour
Adolf Hitler. C’est ainsi qu’il participe avec Heinrich Himmler à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une campagne de diffamation contre
plusieurs responsables de l’armée allemande qui, persuadés que l’Allemagne n’est pas prête à affronter une guerre, désapprouvent les
intentions belliqueuses que le Führer leur a présentées en novembre 1937. Il s’agit de les discréditer auprès de l’opinion allemande pour
pouvoir ensuite les écarter facilement du pouvoir. Pour Reinhardt Heydrich, c’est une nouvelle opportunité pour acquérir plus de prestige auprès
du Führer. Il espère ainsi obtenir en retour le contrôle sur l’ensemble des camps de concentration (Konzentrationlagers (KZs)) à la place de
Theodor Eicke, le commandant de Dachau et chef de l’unité des SS à Tête de mort (Totenkopf), qui a été nommé Inspecteur du Reich pour le système concentrationnaire. Le premier homme à abattre est le ministre de la guerre, le maréchal von Blomberg. Veuf, celui-ci s’est remarié en
1938 avec une secrétaire du gouvernement nommée Erna. Les lieutenants de Reinhardt Heydrich découvrent rapidement des informations
salaces sur le passé de la jeune mariée. Des enregistrements de la police et des photographies compromettantes saisis par le S.D.
prouveraient que Edna est une ancienne prostituée. Reinhardt Heydrich les transmet à Adolf Hitler qui les utilise pour obtenir la démission de
Von Blomberg. La deuxième cible est le commandant en chef de l’armée de terre, le général Von Fritsch. En 1936, la Gestapo avait obtenu
des informations d’un petit truand, Otto Schmidt, selon lesquelles il aurait vu un officier du nom de Fritsch se livrant à des actes homosexuels.
Adolf Hitler n’était alors pas en conflit avec Fritsch et lorsque l’information lui avait été rapportée, il avait enterré le rapport. Mais en 1937
Reinhardt Heydrich n’a pas oublié et il trouve avec cette vieille histoire la parfaite opportunité pour salir Von Fritsch. Il rouvre le dossier et le fait
suivre. Le S.D. ne trouve rien pour soutenir les allégations de Schmidt, ce qui n’empêche pas Reinhardt Heydrich de présenter à Adolf Hitler
l’ancien rapport, que le Führer accepte cette fois-ci. Confronté à Adolf Hitler, Von Fritsch nie avec colère l’accusation portée contre lui, mais le
Führer le contraint néanmoins à démissionner. L’affaire n’en reste cependant pas là. Fritsch demande à être jugé pour prouver son innocence,
ce qui lui est accordé, et il subit de nombreux interrogatoires de la Gestapo. Reinhardt Heydrich découvre alors que l’homme mentionné par le
témoin Schmidt n’est pas le général, mais un capitaine dénommé Frisch, et non Fritsch. Au cours du procès de Fritsch, le témoin Schmidt
déclare que ce dernier est effectivement innocent, et Fritsch est relaxé, sans retrouver toutefois son ancien poste. En dépit de cette grossière
erreur du S.D., Adolf Hitler a obtenu ce qu’il désirait et il en a profité pour se proclamer chef des forces armées allemandes. La colère du Reichsführer est grande. Dans un discours public, il constate qu’il est mal soutenu par des subordonnés incapables. Bien qu’il ne cite pas le
nom de Heydrich, celui-ci sait qu’il est l’un d’entre eux. Il va alors tout faire pour reconquérir la confiance de son chef et du Führer.
 
 Les services de Reinhardt Heydrich agissent également à l’extérieur du Reich. Au cours de l’année 1937, selon un rapport du britannique
William Stephenson, responsable de l’Intelligence Service pour les Etats-Unis, le S.D. aurait également manigancé à la fin 1936 une opération
de désinformation en falsifiant certains documents, réussissant ainsi à convaincre Staline que des hauts responsables de l’Armée rouge complotaient contre lui en lien avec l’état-major allemand. Cette manipulation serait en partie à l’origine de la décapitation de la grande majorité
de l’état-major soviétique, des procès de Moscou et de l’exécution du chef de l’Etat-major, le maréchal Toukhatchevski, le 12 juin 1937.
 
 Tout aussi important est le rôle joué par le S.D. dans la préparation de l’Anschluss puis dans l’annexion des Sudètes. En fomentant avec
l’aide d’activistes nationaux-socialistes locaux des troubles politiques et des actes de sabotage à l’intérieur des territoires convoités,
Reinhardt Heydrich contribue à déstabiliser les autorités politiques des pays concernés. L’annexion de l’Autriche à peine réalisée, les hommes
du S.D. et de la Gestapo se précipitent pour arrêter les opposants politiques. En Tchécoslovaquie, Reinhardt Heydrich favorise la "nazification"
des Allemands des Sudètes, et plusieurs mois après la signature des accords de Münich qui concède le territoire des Sudètes au Reich en
janvier 1939, il poursuit son action en vue de déstabiliser le régime en manipulant les sécessionnistes slovaques et en infiltrant des commandos chargés de terroriser les populations locales. En mars, l’Allemagne occupe ce qu’il reste de la Tchécoslovaquie.
 
 L’année 1938 marque un tournant dans la politique antijuive du Reich. Là encore, Reinhardt Heydrich joue un rôle de premier plan. Après
l’Anschluss, il envoie Eichmann à Vienne pour organiser l’émigration des Juifs en créant l’Office central pour l’émigration juive. L’efficacité du
travail de son subordonné le satisfait pleinement et un Office similaire est ouvert ultérieurement à Berlin. Au moment de la "nuit de Cristal" (Kristallnacht), les 9 et 10 novembre 1938, Reinhardt Heydrich donne des instructions à ses services en précisant la nature des exactions
autorisées contre les Juifs et leurs biens, ordonnant la protection des Aryens et de leurs biens, la saisie des archives des synagogues et
l’arrestation de 25 000 "Juifs mâles en bonne santé" qui sont emmenés en camps de concentration. A la suite de protestations au sein de la population allemande contre les exactions commises ce jour-là contre les Juifs, Reinhardt Heydrich s’accorde avec Hermann Goering, lors d’une réunion présidée par ce dernier le 12 novembre 1938, pour que le S.D. soit chargé d’administrer "la solution de la Question juive". Avantage
pour le S.D. : Sa discrétion et son indépendance vis-à-vis de la bureaucratie, que ce soit celle de l’Etat ou du parti, qui lui permet d’agir avec
rapidité une fois les décisions prises. Mais pour Reinhardt Heydrich, prendre des mesures restrictives contre les Juifs n’est pas suffisant et
souhaite que l'on s’en débarrasser complètement. Le 24 janvier 1939, Hermann Goering le mandate pour organiser la déportation forcée des
Juifs.
 
Vient ensuite le tour de la Pologne. Adolf Hitler a besoin d’un prétexte pour l’attaquer et Reinhardt Heydrich va le lui fournir. Il émet l’idée,
approuvée par le Führer, de simuler une attaque sur une station émettrice de radio allemande de Silésie, à 2 kilomètres de la frontière
polonaise, et de faire en sorte qu’elle ait l’air d’être une agression des Polonais. L’opération "Grand-mère décédée" est lancée le 31 août
1939. Sous les ordres d’Alfred Naujocks, les hommes du S.D., habillés avec des uniformes polonais, prennent ainsi d’assaut la station de radio
de Gliewicz au moment où celle-ci émet : Les auditeurs sont ainsi avertis en direct de la soi-disant agression polonaise ; Les hommes du S.D.
font un quart d’heure durant une fausse déclaration radiophonique en polonais appelant à la guerre contre l’Allemagne. Reinhardt Heydrich a
poussé le simulacre jusqu’à faire transporter à Gliewicz des cadavres de détenus du camp de concentration de Sachsenhausen, habillés d’uniformes polonais. Ces corps sont éparpillés autour et à l’intérieur de la station pour donner l’impression qu’ils ont été tués au cours de
l’attaque. La radio de Cologne annonce ensuite que la police allemande a repoussé une attaque polonaise à Gliewicz. A la suite de cette mise
en scène, Adolf Hitler attaque la Pologne le 1er septembre 1939.
 
 Au cours de l’été 1939, en prévision de l’invasion de la Pologne, Heinrich Himmler a créé les Einsatzgruppen sous le contrôle du S.D. La
plupart des commandants des Einsatzgruppen appartiennent d’ailleurs au S.D. Reinhardt Heydrich constitue ainsi cinq commandos spéciaux
chargés de suivre les unités de la Wehrmacht dans leur progression, d’arrêter et d’éliminer immédiatement toute personne considérée comme
une menace pour le régime : Membres de l’élite polonaise, aristocrates, hommes politiques, syndicalistes, membres du clergé et des
professions libérales. Ces actions doivent être conduites avec le plus de discrétion possible. ReinhardtHeydrich supervise lui-même les
opérations. Il commente ainsi l’action de ses Einsatzgruppen : " Nous devions être impitoyables. Nous devions abattre ces milliers de
dirigeants polonais pour montrer combien nous pouvons être impitoyables ". La population polonaise, considérée comme inférieure, est
destinée à servir de main d’œuvre au Reich. Quant aux Juifs, dans un premier temps, le 21 septembre 1939 Reinhardt Heydrich donne l’ordre
aux chefs des Einsatzgruppen de les regrouper rapidement dans des ghettos constitués à l’intérieur des grandes villes, principalement Varsovie, Cracovie et Lodz qui disposent de nœuds de communication ferroviaires ou d’au moins une ligne de chemin de fer, et de dissoudre toute communauté juive de moins de 500 personnes en la transférant dans une ville plus importante. Il ordonne également d’établir dans chaque
ghetto nouvellement constitué un conseil juif responsable de l’exécution par la population juive de toutes les directives allemandes ultérieures.
Ses différents ordres sont présentés dans sa directive comme une première phase en vue de la réalisation "de la Solution finale" (Endlösung)
qui, elle, "doit rester strictement secrète". En juin 1940, Reinhardt Heydrich écrit au ministre des Affaires étrangères Von Ribbentrop que
l’émigration seule ne résoudra pas la totalité du problème juif et qu’une solution territoriale finale est devenue nécessaire.
 
 En octobre 1939, le S.D., la Gestapo, la KriPo. et les services secrets à l’étranger sont unifiés au sein du Reichssichermeitshauptamt, le
R.S.H.A (Office central de la sécurité du Reich) qui comprend au total sept organes différents. En récompense de ses services, le Führer place Reinhardt Heydrich à sa tête. Au sein du R.S.H.A., le caractère impitoyable de Heydrich lui vaut d’être surnommé "la bête blonde" et "le génie maléfique de Himmler".
 
 Au cours de l’automne 1939, Reinhardt Heydrich a de nouveau l’occasion de faire la preuve de son efficacité. Dans l’objectif de mettre sur pied
un complot pour assassiner le Führer, l’Intelligence Service britannique, qui a connaissance de l’opposition de certains généraux du haut commandement allemand, entre en contact avec Fischer, un politicien allemand. Mais ce dernier, connu des Britanniques comme étant anti-nazi,
a retourné sa veste à leur insu, et il travaille désormais pour le S.D. Reinhardt Heydrich est ainsi tenu au courant des intentions des services britanniques. Avec son protégé Walter Schellenberg, officier chargé du renseignement extérieur, il manigance un piège. Fischer et d’autres membres du S.D., se faisant passer pour les représentants d’un groupe d’officiers de l’état-major allemand opposés à Adolf Hitler et
complotant pour le renverser, correspondent avec les Britanniques. Ils rencontrent même certains de leurs agents à plusieurs reprises pour
peaufiner les détails du supposé complot. Finalement, Reinhardt Heydrich leur donne des instructions pour organiser une rencontre en vue de
capturer les agents britanniques. Le rendez-vous a lieu le 9 novembre 1939 en Hollande, à proximité de la frontière allemande, au Café Bacchus
de Venlo. Le major Richard Stevens et le capitaine Payne Best sont arrêtés par des agents de la Gestapo et conduit au quartier général de
Berlin. Soumis à de nombreux interrogatoires très durs, Stevens finit par craquer et livre un certain nombre d’informations sur le travail des renseignements britanniques. Les deux agents ennemis sont ensuite envoyés en camp de concentration. Venlo donne un coup d’arrêt à toutes tentatives des Britanniques d’entrer en contact avec d’éventuels conspirateurs anti-hitlériens en Allemagne. Reinhardt Heydrich exploite l’affaire
à son profit en réussissant à faire croire au Führer qu’il y a un lien entre la tentative d’assassinat de George Elser du 6 novembre 1939 et l’affaire
de Venlo, et le Führer enlève à l’armée allemande la responsabilité de sa sécurité personnelle pour la confier au S.D.
 
 Reinhardt Heydrich déploie dans son travail une énergie inépuisable. Il semble être partout à la fois, pilotant souvent lui-même son avion,
envoyant sans cesse des ordres par télégraphe ou par téléphone, multipliant les instructions et les ordres. Pour obtenir satisfaction, il est
capable de faire plier les services ministériels, la Wehrmacht, mais aussi la SS. Walter Schellenberg le décrit comme un homme courageux,
cruel et froid, à l’intelligence brillante, pour qui la vérité et la bonté n’ont pas de signification intrinsèque. Dans les années 1940-1941, Heydrich effectue même en tant que pilote de chasse des missions de reconnaissance pour la Luftwaffe, en Hollande et en Norvège (mai-juin 1940), puis
au cours de la campagne de l’Est au sein d’un escadron qui combat sur le front sud. Abattu un jour par la D.C.A. soviétique, il parvient à
rejoindre les lignes allemandes. Ses exploits lui valent de recevoir en 1940 la médaille de pilote de chasse en bronze et la Croix de Fer de
seconde classe, puis en 1941 la médaille de pilote de chasse en argent ainsi que la Croix de Fer de première classe.
 
 A partir de 1941, le R.S.H.A. coordonne la déportation des Juifs européens vers les camps de concentration installés en Pologne. En mai
1941, Reinhardt Heydrich informe ses subordonnés qu’en raison de la Solution final" en instance, l’émigration des Juifs de France et de
Belgique est désormais interdite. En juin 1941, à la suite de l’attaque allemande contre l’U.R.S.S., il organise les Einsatzgruppen en quatre
groupes : A, B, C et D. Ces unités, formées de Waffen SS ainsi que d’agents du S.D. et de la Gestapo, sont chargées de rechercher et
d’exécuter en territoire soviétique conquis les commissaires politiques et les partisans pour pacifier les zones occupées. A la fin de l’année
1941, celui-ci constate avec satisfaction que d’après les rapports, entre l’Ukraine, la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, ses Einsatzgruppen ont
éliminé près d’un demi million d'opposants. Le 31 juillet 1941, Hermann Goering charge officiellement Heydrich de préparer "un plan
 d’ensemble concernant les mesures administratives et financières nécessaires à la mise en œuvre de la Solution finale de la question juive".
 
 Désormais planificateur de la Solution finale, Reinhardt Heydrich est conscient que la tâche qui lui est confiée n’est pas facile. En raison des
aspects financiers, techniques et légaux, les services ministériels doivent désormais être impliqués. Avec le concours de Eichmann, il
convoque une conférence des chefs nationaux-socialistes des treize ministères, pour discuter de ma Solution finale. Cette conférence interministérielle, qui sera appelée "conférence de Wannsee", se tient le 20 janvier 1942 au 56/58 Grossen Wannsee, une villa de la banlieue
de Berlin appartenant à la SS située aux bords du lac de Wannsee. Elle rassemble 15 hauts dignitaires NS sous la présidence et la direction
de Reinhardt Heydrich lui-même. Selon les calculs de Eichmann, 11 millions de Juifs doivent être évacués des territoires sous domination
allemande. Reinhardt Heydrich déclare à ses interlocuteurs que l’Europe sera nettoyée d’ouest en est. Les Juifs devront être concentrés dans
des ghettos puis être transférés dans des KZ, toujours plus à l’est du Reich en fonction de l'avancée de l'armée allemande . Les valides seront utilisés comme main d’œuvre et subiront une "sélection naturelle". Les participants à la conférence discutent ensuite des modalités : Méthodes
de transport et de captivité, coût de l’opération, etc. La conférence dure environ une heure et demi et se clôt par un cocktail. Reinhardt Heydrich
reste ensuite seul avec Müller, le chef de la Gestapo, et Eichmann. Ce dernier rapportera au cours de son procès que Reinhardt Heydrich est
alors d’humeur joyeuse et très satisfait des progrès réalisés au cours de la conférence. En effet, celle-ci donne l’impulsion décisive à
l'expulsion définitive des Juifs d’Europe.
 
 Le 24 ou le 29 septembre 1941, Adolf Hitler nomme Reinhardt Heydrich "Protecteur de Bohême et de Moravie" à la place de Von Neurath
qu’il juge trop indulgent avec les terroristes locaux. Cette désignation officialise la place considérable prise par Heydrich au sein des grands responsables du IIIe Reich. Le nouveau Protecteur installe ses bureaux dans le château de Prague. L’un de ses premiers actes est d’ordonner l’exécution de 394 Tchèques de l’intelligentsia accusés de trahison. Très rapidement, Reinhardt Heydrich est surnommé "le bourreau" et
"le boucher de Prague". Envers les Tchèques, il use de la carotte et du bâton, menant une politique à la fois très répressive et paternaliste. Il
institue une nouvelle police et combat avec férocité la résistance tchèque en renforçant l’action de la Gestapo. Il interdit toute association
culturelle tchèque mais développe l’opéra et subventionne les représentations orchestrales à Prague dont il veut faire un nouveau grand centre culturel européen. Il travaille à développer l’industrie tchèque. Pour ce faire, il incite les ouvriers et les paysans à remplir les quotas de
production et à faire preuve de loyauté envers le Reich en les récompensant par des augmentations de rations alimentaires et d’autres
privilèges. Il commence également à élaborer le projet visant à la germanisation de la population tchèque, dans lequel il prévoit de déporter en Sibérie une partie de la population slave à la fin de la guerre.
 
 Mais ses nouvelles fonctions à la tête du protectorat ne détournent pas Reinhardt Heydrich de la réalisation de la Solution finale. Il donne l’ordre
de commencer à déporter immédiatement les Juifs du Protectorat vers la Pologne et ouvre un ghetto à Terezin, d’où il envoie les Juifs vers le
camp de concentration de Riga. Il ordonne également d'évacuer le ghetto de Lodz, dont les habitants sont envoyés au camp de concentration
de Chelmno.
 
 Face à l’effroyable efficacité de Heydrich, le gouvernement tchèque en exil à Londres décide de l’éliminer. Un complot, baptisé "opération Anthropoïde", est minutieusement mis sur pied. Deux anciens sous-officiers de l’armée tchécoslovaque, spécialement entraînés par le Special Operation Executive britannique, le tchèque Jan Kubis et le slovaque Josef Gabcik, sont choisis pour l’opération. Ils sont parachutés en
Bohême dans la nuit du 28 au 29 décembre 1941 et, rejoignant les partisans tchèques, ils se rendent dans le village de Panenske Brezany, à
20 kilomètres de Prague, où Reinhardt Heydrich vit avec sa famille dans le domaine de Jungfern-Breschan qui a été confisqué à une famille
juive. Kubis et Gabcik suivent leur cible pour se familiariser avec ses habitudes. L’arrogant Reinhardt Heydrich a l’habitude de circuler sans
escorte dans sa Mercedes verte décapotable, ce qui facilite leur tâche. Par l’intermédiaire de leurs contacts, les agents tchèques apprennent
qu’il doit se rendre à Berlin le 27 mai pour rencontrer Adolf Hitler et qu’il se pourrait que le Führer l’envoie en France. Le moment est donc venu
d’agir s’ils ne veulent pas manquer leur cible. Le lieu de l’embuscade est établi à proximité du carrefour où la route Dresde-Prague rejoint celle
qui mène au pont de Troja, dans le faubourg de Holechovitz. Ce lieu est parfait pour un guet-apens, car la voiture de Heydrich devra alors ralentir pour prendre un virage en épingle à cheveux.
 
 Au matin du 27 mai, accompagnés par un autre résistant Jan Valcik, Kubis et Gabcik prennent position à l’endroit choisi. Après pratiquement
une heure d’attente, vers 10 heures 25 la voiture apparaît. Reinhardt Heydrich est assis à l’arrière et il consulte des documents. Valcik prévient
les deux autres avec un miroir. Armé d’une grenade, Kubis prend alors position de l’autre côté de la route. Tandis que la Mercedes ralentit et s’engage dans le virage, Gabcik vise la tête de Heydrich et appuie sur la détente. Mais soit il a oublié d’ôter la sécurité de sa Sten, soit celle-ci
s’est enrayée. Reinhardt Heydrich a aperçu l’arme pointée sur lui. Prenant sa propre arme, il commence à tirer sur Gabcik. Son chauffeur arrête
la voiture d’où il surgit d’un bond en tirant à son tour. Kubis lance alors sa grenade qui explose près de la roue arrière et blesse Heydrich.
Lorsque la fumée s’est dissipée, Reinhardt Heydrich sort de l’épave et commence à poursuivre Kubis, qu’il blesse légèrement. Il court un bref
instant avant de s’effondrer. Il a été atteint par des éclats de grenade. Après que Gabcik blesse à son tour sévèrement le chauffeur, les
terroristes tchèques prennent la fuite. Une femme tchèque se porte au secours de Reinhardt Heydrich et arrête un camion de livraison. Heydrich
est d’abord placé sur le siège arrière, mais après qu’il se soit plaint des douleurs causées par le mouvement du véhicule, il est placé à l’arrière
et conduit à l’hôpital Bulkova de Prague. Il a été sérieusement blessé du côté gauche, avec une blessure très importante au diaphragme, à la
rate et au poumon et des débris du siège de sa voiture et de son uniforme se sont incrustés dans ses blessures. Il a également une côte
cassée. Opéré immédiatement, en dépit d’une faible fièvre, son rétablissement semble progresser. Mais le diagnostic des plus grands
spécialistes allemands qui sont envoyés à son chevet est réservé. Il ne survivra que s’il résiste à la septicémie. Le 2 juin, Heinrich Himmler lui
rend visite et Reinhardt Heydrich lui récite alors un extrait des opéras de son père : "Le monde est un orgue de barbarie que Dieu tourne
lui-même...". Après la visite du Reichsführer, il sombre dans le coma. Il décède à l’hôpital de Prague le 4 juin à 4 heures 30 du matin. L’autopsie révèle que sa mort est sans doute due à une bactérie et aux toxines contenues dans les éclats de grenade et les débris du siège de sa voiture
et de son uniforme qui n’ont pu être ôtés de ses plaies.
 
 A l’annonce de l’attentat, Heinrich Himmler donne l’ordre de boucler Prague où le couvre-feu est instauré jusqu’à ce que les assassins soient retrouvés. La Gestapo offre une récompense de 10 millions de Kronen pour toute information conduisant à leur arrestation. Traqués, Kubis et Gabcik, se sont réfugiés dans la crypte de l’église orthodoxe Saint Cyril et Methode, rue Resslova. Ils sont dénoncés par deux résistants. Le 18
juin, les SS les encerclent dans leur cachette où ils se terrent avec cinq autres résistants tchèques. Ils luttent jusqu’au bout. Kubis est tué par une grenade. Et plutôt que de tomber aux mains des SS, Gabcik et ses camarades se donnent la mort en retournant leur arme contre eux, à l’aube
du 19 juin.
 
 De son côté, en représailles à l’attentat, Adolf Hitler fait immédiatement arrêter 500 Juifs à Berlin, dont 152 sont exécutés le jour du décès de Heydrich. Des déportés juifs du camp de Sachsenhausen sont exécutés et 1 331 Tchèques sont exécutés à Prague. Apprenant que les
assassins de Reinhardt Heydrich auraient reçu l’aide des habitants de Lidice, à proximité de Prague, le Führer donne l’ordre d’anéantir le village
en entier. Le 9 juin, les Allemands encerclent le village. 173 des 199 hommes sont alignés le long du mur du café et fusillés sous les yeux des femmes et des enfants. Les 26 hommes restants meurent brûlés vifs dans une grange où ils ont été regroupés. Sur les 195 femmes, 7 sont
conduites au camp de Terezin où elles sont abattues, 4 autres, enceintes, sont emmenées à l’hôpital Bulkova où elles subissent un avortement
avant d’être envoyées en camp de concentration. Les 184 autres femmes sont déportées à Ravensbrück. Quant aux enfants, 90 sont envoyés au camp de concentration de Gneisenau et 8 sont adoptés par des familles allemandes en raison de leurs caractéristiques aryennes. Le village est incendié, rasé au bulldozer et rayé de la carte.
 
 Des funérailles nationales gigantesques sont organisées du 7 au 9 juin 1942 en présence du Führer à la chancellerie du Reich à Berlin. Très
affecté par la perte de cet homme "irremplaçable", Adolf Hitler ne prononce alors que quelques phrases sur celui qu’il nomme "l’homme au
cœur de fer" et qu'il décore à titre posthume de la plus haute distinction nationale-socialiste : La classe suprême de l’ordre allemand.
Heinrich Himmler prononce quant à lui l’éloge funèbre du "plus fidèle serviteur du Führer". Reinhardt Heydrich est enterré au cimetière des
Invalides à Berlin. Il est prévu de réaliser en son honneur un monument funéraire colossal. Celui-ci ne sera cependant pas réalisé, les priorités
étant ailleurs. Reinhardt Heydrich devient un héros national dont on célèbre l’anniversaire de sa mort. Son masque mortuaire vient orner le bureau
de Heinrich Himmler et en son honneur le 6e régiment de la Waffen SS prend son nom.
 
 L’assassinat de Reinhardt Heydrich ne change rien au processus de déportation des Juifs dont il a été le cerveau. Choisi par Himmler après plusieurs mois d’hésitation, Kaltenbrunner prend sa succession à la tête du R.S.H.A. en janvier 1943 et poursuit la réalisation de la Solution
finale. En l’honneur de Heydrich, les dirigeants nationaux-socialistes nomment "Action Reinhard" l’opération de déportation des Juifs du Gouvernement Général.

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