|
L' « Etat de l'Ordre » et les SS
Par Julius Evola
Considérons maintenant certaines initiatives du Troisième Reich qui,
de notre point de vue, ne sont pas dénuées d'intérêt et dans
lesquelles
des influences et des exigences liées partiellement aux idées de la
«révolution conservatrice» ont agi. Il s'agit de tout ce qui était
en relation avec
le concept, ou l'idéal, d'un Ordensstaat, c'est-à-dire d'un Etat
dirigé par un Ordre (en opposition partielle à la formule de l'Etat-parti),
au-delà des formules collectivisantes de la Volksgemeinschaft, de la
collectivité nationale-raciale et de l'«Etat du Führer» à base
totalitaire, populiste et dictatoriale.
D'une certaine manière, on reprenait ainsi la
tradition des origines prussiennes. On sait en effet que le noyau
originel de la Prusse fut un Ordre, l'Ordre des Chevaliers
Teutoniques, qui furent appelés en 1226 par le duc polonais Conrad
de Mazovie pour défendre les frontières de l'Est. Les territoires
conquis et ceux donnés en fief formèrent un Etat dirigé par cet
Ordre, protégé par le Saint Siège dont il dépendait sur le plan de
la discipline, et par le Saint Empire Romain. Cet Etat comprenait la
Prusse, le Brandebourg et la Poméranie; il revint aux Hohenzollern
en 1415.
En 1525, avec la Réforme, l'Etat de l'Ordre se «sécularisa»,
s'émancipa de Rome. Mais si le lien proprement confessionnel de
l'Ordre se trouva ainsi amoindri, celui-ci n'en conserva pas moins
son fondement éthique ascétique et guerrier. Ainsi se continua la
tradition, qui donna forme à
l'Etat prussien sous ses aspects les plus caractéristiques.
Parallèlement à la constitution de la Prusse en royaume, l'Ordre de
l'Aigle Noir fut créé
en 1701, Ordre lié à la noblesse héréditaire, qui reprit pour devise
celle des origines et du principe classique de la justice : Suum
cuique. Il n'est
pas sans intérêt de remarquer que, dans la formation «prussienne» du
caractère, spécialement pour ce qui concernait le corps des
officiers, on
se référait explicitement à une reprise virile du stoïcisme pour la
domination de soi, la discipline, la fermeté d'âme et un style de
vie sobre et
intègre. Ainsi, par exemple dans le Corpus Juris Militaris introduit
dans les Académies au 18ème siècle, on recommandait à l'officier
l'étude des oeuvres de Sénèque, Marc-Aurèle, Cicéron et Epictète;
Marc-Aurèle en particulier fut une des lectures préférées de
Frédéric le Grand. Corrélativement, on nourrissait une certaine
antipathie pour l'intellectualisme et le monde des lettres (on peut
rappeler à ce sujet l'attitude
sarcastique et drastique de Frédéric-Guillaume 1er, le «Roi-soldat»,
qui voulait faire de Berlin une «Sparte nordique» [1]. Le loyalisme
(«liberté
dans l'obéissance») et le principe du service et de l'honneur
caractérisaient la classe politique supérieure qui dirigeait l'Etat
prussien,
anciennement «Etat de l'Ordre», et qui lui conférait sa forme et sa
force.
Peut-être faut-il indiquer aussi quelle influence
exerça dans certains milieux à une période plus récente et durant la
République de Weimar, la Bundesgedanke, la pensée ou l'idéal du
Bund, menant à des ébauches de formes organisationnelles. Bund veut
dire, en général, ligue ou association; mais, dans ce cas
spécifique, l'expression avait un contenu proche de celui d'Ordre,
et n'était pas sans relation avec ce qui avait été désigné, dans
certaines recherches ethnologiques et sociologiques, sous le nom de
Männerbund, c'est-à-dire la «société d'hommes». On pensait
à une élite définie par une solidarité exclusivement virile et par
une sorte d'auto-légitimité. En Allemagne, avant même le
développement du
national-socialisme, différents Bünde naquirent donc et, même quand
ils avaient de modestes effectifs, avec des orientations diverses et
un caractère presque toujours exclusif; dans les cas où le domaine
de leurs intérêts interférait avec le domaine politique, ils étaient
partisans d'un régime élitaire, opposé aux régimes de masse.
Ces précédents étant rappelés, il faut savoir que
l'idée qui pouvait servir à corriger l'hitlérisme, c'était que
l'Etat devait être dirigé, plutôt que par
un parti unique, justement par quelque chose de semblable à un
«Ordre»; et que par conséquent, dans le Troisième Reich, une des
tâches fondamentales était la création de cadres qualifiés au moyen
de la formation systématique d'une élite, conçue comme l'incarnation
typique de
l'idée du nouvel Etat et de la vision du monde qui y correspondait.
Avec cette différence partielle, par rapport à la tradition
précédente, qu'ici on prenait en considération, outre les qualités
du caractère, les qualités physiques, le facteur «race» -- avec une
référence particulière au type
nordique -- étant mis en valeur. Les initiatives prises dans ce sens
par le Troisième Reich furent au nombre de deux.
La première fut la constitution, par le parti, de
trois Ordensburgen, de trois «châteaux de l'Ordre». Il s'agissait de
complexes avec des édifices
dont l'architecture voulait s'inspirer du vieux style
nordico-germain, avec de vastes terrains annexes, des bois, des
prairies et des lacs, où les
jeunes étaient accueillis, après une sélection préalable. On leur
donnait une formation militaire, physique, morale et intellectuelle,
on leur
enseignait une certaine «vision du monde», une partie spéciale étant
consacrée à tout ce qui a trait au courage et à la résolution, avec
aussi des épreuves assez risquées. Entre autres, dans les Châteaux
étaient parfois évoqués des procès juridiques avec les aspirants, ou
Junker, qui en suivaient le déroulement, jouant le rôle du public :
on choisissait des procès où l'honneur et d'autres valeurs éthiques
jouaient un rôle, pour
éprouver, par une série de discussions, la sensibilité morale et les
facultés naturelles de jugement des individus. Rosenberg supervisait
les Ordensburgen; ses idées servaient de fondement essentiel à
l'endoctrinement, ce qui, étant donné les réserves que nous avons
faites sur elles, introduisait dans l'ensemble un facteur
problématique. Les jeunes sortis de ces instituts, où ils menaient
une vie en «société d'hommes seuls»,
isolés du reste du monde, auraient été en possession d'un titre
particulier et préférentiel pour assumer des fonctions politiques et
obtenir des
postes de responsabilité dans le Troisième Reich ou, plutôt, dans ce
que le Troisième Reich aurait dû devenir.
Mais les SS eurent beaucoup plus d'importance. A la
suite de la propagande bien connue de l'après-guerre, à peine
parle-t-on des SS que la
plupart des gens pensent aussitôt à la Gestapo, aux camps de
concentration, au rôle que certaines unités SS jouèrent dans des
répressions ou
des représailles, pendant la guerre. Tout cela est une
simplification assez grossière et tendancieuse. Nous n'entrerons pas
dans ce domaine ici, puisque nous n'avons pas à nous occuper des
contingences. Dans ce cas comme en d'autres, seules les principes
nous intéressent ici, les idées directrices, qu'il faut étudier
indépendamment de ce à quoi certaines de leurs applications peuvent
avoir donné lieu. Il faut donc mettre en lumière certains aspects de
la SS généralement ignorés (et qu'on veut ignorer).
A l'origine, les deux lettres SS étaient les
initiales de Saal-Schutz, désignation d'une sorte de garde du corps
qu'Hitler, pendant la première
période de son activité, avait à disposition pour sa protection et
pour le service d'ordre dans les réunions politiques. Ce n'était
alors qu'un petit groupe. Par la suite, les deux S se rapportèrent à
Schutz-Staffeln (littéralement : «bataillons de protection») et
furent stylisés par deux lignes en
zig-zag, lesquelles reproduisaient un vieux signe nordico-germain,
les «runes de la victoire» et, également, de la «force-foudre». On
arriva à la formation d'un véritable corps, pour la protection de
l'Etat désormais -- le «Corps Noir» -- distinct des Chemises Brunes,
ou SA. Hitler et Göring
se servirent de ce corps dans la répression du 30 juin 1934,
répression qui mit fin, nous l'avons vu, aux velléités d'une
«seconde révolution»
radicale à l'intérieur du parti. Pour son rôle joué dans cette
action, la SS obtint un statut et des pouvoirs particuliers; elle
fut considérée comme la «garde de la révolution
nationale-socialiste».
Le véritable organisateur des SS fut Heinrich
Himmler, qui fut nommé Reichsführer SS, c'est-à-dire chef des SS
pour tout le Reich. Himmler était d'origine bavaroise et d'éducation
catholique. Encore étudiant en agronomie, il avait fait partie en
1919 des corps de volontaires qui combattirent contre le communisme.
Il avait eu aussi des tendances pro-monarchistes et conservatrices
de Droite, qui lui avaient été transmises par son père, lequel avait
été le précepteur loyaliste du prince héritier Henri de Bavière.
Mais ce fut l'idéal d'un Ordre qui exerça sur lui une fascination
particulière, son regard se portant volontiers sur l'ancien Ordre
des Chevaliers Teutoniques dont nous avons parlé plus haut. Des SS,
il aurait
voulu faire un corps capable d'assumer sous une forme nouvelle la
fonction même de noyau central de l'Etat que la noblesse avait eue,
avec son loyalisme. Pour la formation de l'homme de la SS, il
envisagea un mélange d'esprit spartiate et de discipline prussienne.
Mais il eut aussi en vue l'Ordre des Jésuites (Hitler disait en
plaisantant qu'Himmler était son «Ignace de Loyola») en ce qui
concernait une certaine dépersonnalisation poussée parfois jusqu'à
des limites inhumaines. Ainsi, on disait par exemple dès le début à
celui qui voulait faire partie des SS qu'il devait être
prêt, si nécessaire, par sa fidélité et son obéissance absolues, à
n'épargner aucun de ses frères; que pour un SS les excuses
n'existent pas; que
la parole donnée est quelque chose d'absolu. Pour citer un exemple,
tiré d'un discours d'Himmler, on pouvait demander à un SS de
s'abstenir de fumer; s'il ne promettait pas de le faire, il était
repoussé, mais s'il le promettait et si, lui SS, était surpris à
fumer, alors «il ne lui restait que le revolver», c'est-à-dire le
suicide. Des épreuves de courage physique étaient prévues dans les
régiments militarisés : par exemple devoir rester calme au
garde-à-vous en attendant l'explosion d'une grenade posée sur le
casque d'acier que l'on portait.
Il y avait un autre aspect particulier : la clause
raciale. En dehors du sang «aryen» (ascendance aryenne prouvée
jusqu'en 1750 au moins) et d'une constitution physique saine, on
accordait une grande importance au type de race nordique de haute
taille. Himmler, en outre, aurait voulu faire de
la SS un Sippenorden, c'est-à-dire un Ordre qui, à la différence des
anciens chevaliers, aurait correspondu dans le futur à une race, à
un sang, à
une lignée héréditaire (Sippe). En conséquence, la liberté des choix
conjugaux du SS était fortement limitée. Il ne devait pas épouser
n'importe quelle jeune femme (pour ne pas parler de femmes d'une
autre race). L'approbation d'un bureau racial spécialisé était
nécessaire. Si l'on en acceptait pas le jugement, il n'y avait qu'à
sortir de l'Ordre; mais dès l'admission dans celui-ci (après une
période probatoire), cette clause était clairement précisée à
l'aspirant SS. Ainsi se réaffirmait le biologisme raciste, lié à une
certaine banalisation de l'idéal féminin, un relief particulier
étant donné à l'aspect «mère» de la femme.
Alors que Hitler nourrissait de l'aversion pour les
descendants des vieilles maisons royales allemandes, Himmler avait
un faible pour eux et
estimait que la SS était, dans le Troisième Reich, le seul corps qui
pouvait aussi convenir à des princes. De fait, différents
représentants de la noblesse en firent partie. Le prince
Waldeck-Pyrmont s'y était enrôlé dès 1929; en 1933 y adhérèrent les
princes Mecklenburg, Hohenzollern-Sigmaringen, Lippe-Biesterfeld,
etc. Le prince Philippe de Hesse était un ami personnel de Himmler
depuis longtemps. Le rapprochement de
cette importante organisation du Troisième Reich avec la noblesse
allemande dans les dernières années s'exprima aussi dans les
relations cordiales maintenues avec le Herrenklub de Berlin (le
«Club des Seigneurs») et dans le fait qu'Himmler tint un discours à
la Deutsche Adelsgenossenschaft (la Corporation de la Noblesse
Allemande). Les rapports avec l'armée furent plus réservés, moins
pour des divergences d'orientation que pour des raisons de prestige,
lorsque furent créés dans les SS des régiments armés et militarisés
et, en dernier lieu, de
véritables divisions qui devaient prendre le nom de Waffen-SS. Ce
fut pourtant Paul Hausser, lequel avait quitté l'armée alors qu'il
était lieutenant-colonel pour militer dans les rangs de la
«révolution conservatrice» et du Stahlhelm de Seldte, qui réorganisa
en 1935 l'académie des SS et supervisa ensuite l'école des cadets de
la SS au «Welfenschloss» de Brunswick.
En se développant, la SS se ramifia en de multiples
sections, dont certaines, étant donné leur caractère spécifique,
laissèrent sans doute au
second plan les aspects d'«Ordre». Nous pouvons faire abstraction
ici des SS à «Tête de Mort» qui eurent des fonctions parallèles à
celles de
la police ordinaire et de la police d'Etat (du reste, par un décret
du 17 juin 1936, Himmler fut aussi nommé chef de la police au
ministère de l'intérieur); c'est ce secteur des SS qui entre
éventuellement en question pour certains aspects négatifs du corps,
utilisés par la suite pour rendre abominable la SS toute entière.
Nous signalerons seulement la Verfügungstruppe SS, qui était une
force armée «à disposition», dépendant directement du chef du Reich;
en juillet 1940, elle donna naissance aux Waffen-SS, c'est-à-dire à
des unités militaires d'élite, dont les
performances élevées (étant donné la formation personnelle exigée de
l'homme de la SS) durant la deuxième guerre mondiale devaient
imposer
à l'ennemi respect et admiration. La section Rusha (initiales de
Rasse und Siedlungshauptamt), qui s'occupait de questions raciales
et de colonisation interne peut également être laissée de coté ici.
Ce sont les initiatives d'ordre culturel de la SS qui peuvent,
peut-être, présenter ici un intérêt.
La réalisation de l'idéal d'Himmler rencontrait une
espèce de handicap dans le fait qu'un Ordre au sens propre
présuppose un fondement
également spirituel; mais, dans ce cas précis, on ne pouvait
absolument pas se référer au christianisme. En effet, l'orientation
anti-chrétienne,
l'idée que le christianisme était inacceptable en raison de tout ce
qu'il contient de non-aryen et de non «germanique», cette idée était
très
prononcée chez les SS et, malgré une certaine tension existant entre
Himmler et Rosenberg, il y avait entre eux, sur ce point, une
indiscutable convergence de vues. Christianisme et catholicisme
étant exclus, le problème de la vision du monde se reposait donc,
pour tout ce qui allait plus
loin que la discipline sévère et la formation du caractère; les SS
eurent aussi l'ambition d'être une weltanschauuliche Stosstruppe,
c'est-à-dire une force de rupture dans le domaine de la
Weltanschauung justement. Depuis longtemps au sein de la SS, s'était
constitué le SD, ou «Service de Sécurité» (Sicherheitsdienst), qui
aurait dû avoir lui aussi, en principe, des activités culturelles et
de contrôle culturel (déclaration d'Himmler en
1937). Même si le SD se développa par la suite dans d'autres
directions, y compris le contre-espionnage, son Bureau VII garda un
caractère
culturel, et des savants et des professeurs sérieux firent aussi
partie du SD. Par ailleurs, on pouvait devenir un SS «d'office», ad
honorem (Ehrendienst, service honorifique) : cette possibilité
regardait les personnalités de la culture dont on estimait qu'elles
avaient apporté une
contribution valable dans la direction que nous avons indiquée plus
haut. Nous pouvons citer, par exemple, le professeur Franz Altheim,
de l'université de Halle, célèbre historien de l'Antiquité et de
Rome, et le professeur O. Menghin, de l'université de Vienne,
éminent spécialiste de la préhistoire. L'Ahnenerbe [2], institut
particulier de la SS, avait pour tâche de faire des recherches sur
l'héritage des origines, du domaine des symboles et des traditions
au domaine archéologique.
En effet, l'attention était tournée vers ce qu'on
pouvait tirer de cet héritage en matière de vision du monde, et dans
ce champ de recherche l'exclusivisme nationaliste de certains
milieux fut mis de côté. C'est ainsi par exemple que Himmler fit
subventionner le Hollandais Hermann
Wirth, auteur de l'Aurore de l'Humanité [3], gros ouvrage sur les
origines nordico-atlantiques, et fit inviter pour des conférences un
auteur italien [4]
qui avait fait des recherches dans ce domaine également et, en
général, sur le monde de la Tradition, se tenant à distance du
catholicisme et du christianisme mais évitant les déviations déjà
signalées par nous à propos de Rosenberg et d'autres auteurs [5].
Il découle de tout cela que les SS présentèrent un
cadre assez différent et plus complexe que ce qu'on pense
couramment. Si ces initiatives particulières restèrent en germe, le
fait de les avoir conçues n'en a pas moins un sens. En principe,
l'idéal d'un «Etat de l'Ordre», dans son opposition à l'Etat
totalitaire, dictatorial, de masse, et à l'Etat-parti, ne peut
qu'être jugé positivement du point de vue de la Droite; nous avons
déjà
eu l'occasion de nous exprimer à ce sujet en critiquant la notion
fasciste du parti unique. Dans le cas spécifique de l'Allemagne,
tout aurait
dépendu de ceci : dans quelle mesure aurait-on pu arriver à une
intégration des éléments de Droite encore dans la place, avec une
rectification
des aspects du Troisième Reich qui étaient, pour certains
représentants de la «révolution conservatrice» et de l'esprit
prussien, une contrefaçon usurpatrice de leurs idées.
La SS acquit toujours plus d'importance politique,
au point qu'on put parler d'elle comme d'un «Etat dans l'Etat» ou,
carrément, d'un «Etat des
SS». En effet, elle eut des cellules dans de nombreux postes clés du
Reich, dans l'administration, la diplomatie, etc. La conception d'un
Etat de l'Ordre impliquait, en effet, que des hommes de l'Ordre
fussent désignés pour ces postes, comme cela avait été le cas pour
la noblesse dans le passé.
Enfin, il faut faire allusion aux Waffen-SS. Après
le mois de juillet 1940, les formations de SS qui, à l'origine et en
temps de paix, avaient été
conçues comme une «force à disposition», donnèrent naissance à des
unités militaires et à des divisions blindées qui, tout en gardant
une
certaine autonomie, se battirent aux cotés de la Wehrmacht. C'est de
ces Waffen-SS que naquit, vers la fin de la deuxième guerre
mondiale, ce
que certains appelèrent «la première armée européenne». Himmler
approuva l'idée, formulée tout d'abord par Paul Hausser et reprise
ensuite
par Gottlob Berger, de constituer avec des volontaires de toutes les
nations des divisions de Waffen-SS pour lutter contre la Russie
communiste
et pour défendre l'Europe et sa civilisation. Ainsi furent repris,
pratiquement, la fonction qu'avait eue, aux origines, l'Ordre des
Chevaliers Teutoniques en tant que garde à l'Est et, simultanément,
l'esprit qui avait animé les Freikorps, les volontaires qui, de leur
propre initiative, avaient combattu les bolcheviques dans les
régions orientales et dans les pays baltes après la fin de la
première guerre mondiale. Au total, plus de dix-
sept nations furent représentées dans les Waffen-SS, avec de
véritables divisions : Français, Belges, Hollandais, Scandinaves,
Ukrainiens, Espagnols et même Suisses, etc. L'ensemble compta
jusqu'à 800 000 hommes environ, dont une part seulement venait de la
zone germanique,
les volontaires ne se souciant pas d'être considérés parfois, à
cause de cela, comme des traîtres et des «collaborateurs». Mais par
la suite les survivants furent souvent persécutés et poursuivis dans
leurs nations respectives [6].
Dans un discours prononcé à Poznan le 4 octobre
1943, Himmler parla carrément des SS comme de l'Ordre armé qui, à
l'avenir, après
l'élimination de l'Union Soviétique, aurait dû monter la garde de
l'Europe sur l'Oural contre «les hordes asiates». L'important, c'est
que dans cette situation un certain changement de perspective eut
lieu. On cessa d'identifier l'«aryanité» à la «germanité». On
voulait combattre non pour un national-socialisme expansionniste
reposant sur un racisme unilatéral, non pour le pangermanisme, mais
pour une idée supérieure, pour l'Europe
et pour un «Ordre Nouveau» européen. Cette orientation gagna du
terrain dans la SS et s'exprima dans la déclaration de
Charlottenburg publiée
par le Bureau Central des SS vers la fin de la guerre; ce texte
était une réponse à la déclaration de San Francisco faite par les
Alliés sur les
objectifs de la guerre, «croisade de la démocratie». Dans cette
déclaration de Charlottenburg, il était question de la conception de
l'homme et de
la vie propre au Troisième Reich et, surtout, du concept d'Ordre
Nouveau, lequel n'aurait pas dû être hégémonique, mais fédéraliste
et organique.
Il faut rappeler, d'autre part, qu'on doit à Himmler une tentative
de sauvetage in extremis (considérée par Hitler comme une trahison).
Par l'intermédiaire du comte Bernadotte, Himmler transmit aux Alliés
occidentaux une proposition de paix séparée, et ce afin de continuer
la guerre uniquement contre l'Union Soviétique et le communisme. On
sait que cette proposition -- qui, si elle avait été acceptée,
aurait peut-être pu assurer
à l'Europe un autre destin, évitant ainsi la «guerre froide» qui
allait suivre et le passage au communisme de l'Europe située au-delà
du «rideau de fer» -- fut nettement repoussée au nom d'un aveugle
radicalisme idéologique, tout comme avait été repoussée, pour la
même raison, l'offre de
paix faite par Hitler à l'Angleterre en des termes raisonnables,
lors d'un fameux discours de 1940, donc à un moment où les Allemands
étaient les vainqueurs.
Notes
(ces notes sont de Julius Evola, sauf celles
signalées NDT ou NDR)
[1] Par association d'idées, on peut faire allusion
à une certaine aversion pour le type de l'«intellectuel», aversion
qu'on peut relever dans le
fascisme, mais bien plus encore dans le national-socialisme; en
effet, le fascisme italien eut du respect pour les intellectuels et
les hommes d'une certaine renommée culturelle et voulut que ceux-ci
fissent preuve d'adhésion formelle au régime sans trop se soucier de
leur mentalité effective,
alors que dans le national-socialisme on eut peu d'égards pour eux
et on les laissa, s'ils le voulaient, partir à l'étranger, sans
tenir compte de leur célébrité (on attribue même à Goebbels les
propos suivants : «Quand j'entends parler de culture, je sors mon
revolver» [Evola se laisse ici
influencer par la propagande antinazie, qui attribue à Goebbels une
phrase qu'il n'a jamais prononcée, NDR] ). Cependant, il faut tenir
compte du
rôle joué en Allemagne par une lourde Kultur érudite agnostique et
par une lignée d'intellectuels d'extraction bourgeoise et de
formation humaniste
et libérale. Réfractaires à toute mystique de l'Etat et de
l'autorité, ils avaient pour dogme l'antithèse entre culture et
esprit d'une part, puissance, politique et vertus militaires et
guerrières de l'autre. Mais en général, du point de vue d'une Droite
aristocratique, une certaine distance par rapport aux
«intellectuels» et aux «hommes de culture» est légitime, par rapport
à ces hommes qui ont prétendu être, après l'avènement de la
bourgeoisie
et la crise des anciens régimes, les vrais représentants des valeurs
spirituelles.
[2] Ahnenerbe : «Héritage des ancêtres». Cette
organisation, dépendant de la SS, fut fondée en 1935. Elle
comprenait de nombreuses sections,
et était chargée des recherches concernant les traditions des
peuples nordico- aryens, dans des domaines aussi variés que le
symbolisme, la religion, l'histoire, l'anthropologie, l'archéologie,
la géopolitique, etc. Elle organisa et finança, entre autres, deux
expéditions au Tibet, ainsi que les recherches d'Otto Rahn sur les
Cathares. Selon certaines sources, plusieurs de ses hauts dirigeants
se seraient échappés en 1945 et se
seraient réfugiés au Tibet. L'Ahnenerbe est considérée par de
nombreux auteurs comme le véritable coeur ésotérique du
national-socialisme.
(NDR)
[3] Hermann Wirth (1885-1981), né à Utrecht,
croyait à l'existence d'une civilisation arctique originelle, dont
il affirmait pouvoir retracer les
migrations grâce à la «série sacrée», ensemble de symboles
primordiaux comprenant la roue solaire, la hache bicuspide, la
spirale, certaines
runes, etc. Cette civilisation aurait possédé une religion déjà
supérieure, un monothéisme solaire basé sur une sorte de révélation
naturelle, dont
le moment le plus intense était le solstice d'hiver. Ainsi la
civilisation ne viendrait pas de l'Orient, mais du Nord. Une race
prédestinée, la race nordico-atlantique, en était la fondatrice, et
transmit plus tard ses connaissances à d'autres cultures, après la
glaciation et l'émigration forcée.
Malgré les apparences, Wirth avait des divergences importantes avec
les théories nazies, car il contestait l'origine continentale des
Indo-
européens et surtout, il croyait au matriarcat primitif, ce qui lui
valut l'hostilité tenace de Rosenberg. Wirth se plaça alors sous la
protection de Himmler, fut co-fondateur de l'Ahnenerbe en 1935, mais
prit ses distances à partir de 1938. Il écrivit de nombreux livres
dont le plus connu est
Der Aufgang der Menschheit (1928), qui peut se traduire par
«L'aurore de l'humanité», ou «La marche en avant de l'humanité».
(NDR)
[4] Julius Evola parle ici de lui-même. (NDT)
[5] Mais il est regrettable, dans le domaine des
publications, qu'on ait laissé un hebdomadaire prendre comme titre
Das Schwarze Korps («Le Corps Noir»), car ce journal se complaisait
dans de grossières attaques contre le clergé catholique et dans un
antisémitisme non moins grossier
et fanatique.
[6] Une infamie sans nom fut accomplie par les
Américains vainqueurs qui remirent à l'Union Soviétique les
régiments de volontaires ukrainiens arrêtés par eux seuls alors que
tout était perdu, et ce en étant pleinement conscients de les
envoyer à la boucherie.
On doit noter que, dans la formation des nouvelles unités de
Waffen-SS, presque tout fut axé sur l'aspect militaire, ce qui se
rapportait à l'idéal
d'un Ordre étant souvent laissé de coté. Le commandant d'une
division blindée de Waffen-SS, le général Steiner, devait prétendre
après la guerre (dans son livre Die geächtete Armee) que ces
formations étaient sur le même plan que celles de la Wehrmacht et
qu'elles devaient donc être
traitées comme telles, qu'elles n'avaient rien à voir avec les
«lubies romantiques» d'Himmler (il s'agit justement de son idée de
la SS comme un Ordre), au sujet duquel le général Steiner se
prononce d'une façon très antipathique et présomptueuse.
Ce chapitre est extrait du texte de Julius Evola : Notes sur le
Troisième Reich (traduction française par le Cercle Culture et
Liberté, Paris 1981). |