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Le musellement des vaincus - Par Léon DEGRELLE
A nous, rescapés en 1945 du front de l’Est,
déchirés par les blessures, accablés par les deuils, rongés par les
peines, quels droits
nous reste-t-il encore ? Nous sommes des morts. Des morts avec des
jambes, des bras, un souffle, mais des morts.
Prononcer un mot en public, ou écrire dix lignes lorsqu’on a
combattu, arme au poing, contre les Soviets, et, surtout, lorsqu’on
a été
un chef dit « fasciste », est considéré sur-le-champ, du côté «
démocratique », comme une sorte de provocation.
A un bandit de droit commun, il est possible de s’expliquer. Il a
tué son père ? Sa mère ? Des banquiers ? Des voisins ? Il a récidivé
?
Vingt journaux internationaux ouvriront leurs colonnes à ses
Mémoires, publieront sous des titres ronflants le récit de ses
crimes,
agrémenté de mille détails hauts en couleur, qu’il s’agisse de
Cheisman ou de dix de ses émules.
Les descriptions cliniques d’un vulgaire assassin vaudront les
tirages et les millions d’un best-seller à son analyste pointilleux,
l’Américain Truman Capote.
D’autres tueurs publics comme les Bonnie et Clyde connaîtront la
gloire des cinémas et dicteront même la mode dans les drugstores
les plus huppés.
Quant aux condamnés politiques, ça dépend. C’est la couleur de leur
parti qui commandera leur justification ou leur exécration.
Un Campesino, paysan rustaud devenu chef de bande du Frente Popular,
et que les scrupules n’étouffaient guère lorsqu’il s’agissait
de faucher les rangs des Nationaux, a pu, en Espagne même, et à des
centaines de milliers d’exemplaires, dans le journal au tirage le
plus élevé de Madrid, expliquer, largement et librement, ce qu’avait
été son aventure sanglante d’Espagnol de « Gauche ».
Mais voilà, lui était de Gauche.
Alors, lui avait le droit, comme tous les gens de Gauche ont tous
les droits.
Quels qu’eussent été les crimes, voire les exterminations massives
auxquels les régimes marxistes se soient livrés, nul ne leur fera
grise mine, la Droite conservatrice parce qu’elle se pique d’être,
assez imbécilement, ouverte au dialogue, la Gauche parce qu’elle
couvre toujours ses hommes de main.
Un agitateur révolutionnaire à la Régis Debray pourra compter sur
toutes les audiences qu’il voudra ; Cent journaux bourgeois
reprendront avec éclat à ses propos. Le Pape et le général de Gaulle
se précipiteront pour le protéger, l’un sous sa tiare, l’autre
sous son képi.
Comment, à ce propos, ne pas tracer un parallèle avec Robert
Brasillach, le plus grand écrivain de France de la Deuxième Guerre
mondiale ? Passionné de son pays, à qui il avait vraiment voué son
œuvre et sa vie, il fut, lui, impitoyablement fusillé à Paris, le 6
février
1945, sans qu’un képi quelconque ne s’agitât, si ce n’est pour
donner le signal du tir du peloton d’exécution…
De même, l’anarchiste juif, né en Allemagne, nommé Cohn-Bendit,
mollement recherché et, bien entendu, jamais retrouvé par la
police de Paris alors qu’il avait été tout près d’envoyer la France
en l’air, a pu, tant qu’il l’a voulu et comme il l’a voulu, publier
ses
élucubrations, aussi incendiaires que médiocres, chez les éditeurs
capitalistes, empochant, en ricanant, les chèques que ceux-ci lui
tendaient pour couvrir ses droits d’auteur !
Les Soviets ont perché leur dictature sur seize millions et demi
d’assassinés : Evoquer encore le martyre de ceux-ci serait considéré
comme nettement incongru.
Khrouchtchev, bateleur vulgaire pour marché aux porcs, pois chiche
sur le nez, suintant, vêtu comme un sac de chiffonnier, a parcouru,
triomphant, sa mémère au bras, les Etats-Unis d’Amérique, escorté
par des ministres, des milliardaires, des danseuses de french-
cancan et la fine fleur du clan Kennedy, se payant même, pour finir,
un numéro de savates sur tables et de chaussettes humides en
pleine session de l’O.N.U.
Kossyguine a offert sa tête de pomme de terre mal cuite aux hommages
fleuris de Français toujours bouleversés à l’évocation
d’Auschwitz, mais qui ont oublié les milliers d’officiers polonais,
leurs alliés de 1940, que l’U.R.S.S. assassina méthodiquement à
Katyn.
Staline lui-même, le pire tueur du siècle, le tyran implacable,
intégral, faisant massacrer, dans ses fureurs démentes, son peuple,
ses
collaborateurs, ses chefs militaires, sa famille, reçut un
mirobolant sabre d’or du roi le plus conservateur du monde, le roi
d’Angleterre,
qui ne comprit même pas ce que le choix d’un tel cadeau à un tel
criminel avait de macabre et de cocasse !
Mais que nous, les survivants « fascistes » de la Seconde Guerre
mondiale, poussions l’impertinence jusqu’à desserrer les dents un
seul instant, aussitôt mille « démocrates » se mettent à glapir avec
frénésie, épouvantant nos amis eux-mêmes, qui suppliants, nous
crient : Attention ! attention !
Attention à quoi ?
La cause des Soviets était-elle vénérable à un tel point ? Tout au
long d’un quart de siècle, les spectateurs mondiaux ont eu
d’éclatantes occasions de se rendre compte de sa malfaisance. La
tragédie de la Hongrie, écrasée sous les chars soviétiques,
en 1956, en expiation du crime qu’elle avait commis de reprendre
goût à la liberté ; la Tchécoslovaquie terrassée, muselée par des
centaines de milliers d’envahisseurs communistes, en 1968, parce
qu’elle avait eu l’ingénuité de bouloir se dégager un peu du carcan
que Moscou lui avait enserré autour du cou, comme à un forçat
chinois ; Le long soupir des peuples opprimés par l’U.R.S.S., du
golfe
de Finlande jusqu’aux rivages de la mer Noire, démontrent [sic]
clairement quelle horreur eût connu l’Europe entière si Staline eût
pu –
et sans l’héroïsme des soldats du front de l’Est, il l’eût pu –
s’abattre dès 1943 jusqu’aux quais de Cherbourg et jusqu’au rocher
de
Gibraltar.
De l’enfer de Stalingrad (novembre 1942) à l’enfer de Berlin (avril
1945), neuf cent jours s’écoulèrent, neuf cent jours d’épouvante, de
lutte chaque fois plus désespérée, dans des souffrances horribles,
au prix de la vie de plusieurs milliers de jeunes garçons qui se
firent
délibérément écraser, broyer, pour essayer de contenir, malgré tout,
les armées rouges dévalant de la Volga vers l’ouest de l’Europe.
En 1940, entre l’irruption des Allemands à la frontière française
près de Sedan et l’arrivée de ceux-ci à la mer du Nord, il se passa
tout
juste une semaine. Si les combattants européens du front de l’Est,
parmi lesquels se trouvaient un demi-million de volontaires de
vingt-huit
pays non allemands, avaient détalé avec la même vélocité, s’ils
n’avaient pas opposé, pied à pied, au long de trois années de
combats
atroces, une résistance inhumaine et surhumaine à l’immense marée
soviétique, l’Europe eût été perdue, submergée sans rémission
dès la fin de 1943, ou au début de 1944, bien avant que le général
Eisenhower eût conquis son premier pommier de Normandie.
Un quart de siècle est là qui l’établit. Tous les pays européens que
les Soviets ont conquis, l’Esthonie [sic], la Lithuanie [sic], la
Lettonie,
la Pologne, l’Allemagne orientale, la Tchécoslovaquie, la Hongrie,
la Roumanie, la Bulgarie sont restés, depuis lors, implacablement,
sous leur domination.
Au moindre écart, à Budapest ou à Prague, c’est le « knout »
moderne, c’est-à-dire les chars russes fauchant à bout portant les
récalcitrants.
Dès juillet 1945, les Occidentaux, qui avaient misé si imprudemment
sur Staline, commencèrent à déchanter.
- Nous avons tué le mauvais cochon, murmura Churchill au président
Truman, à Potsdam, tandis qu’il sortaient tous deux d’une entrevue
avec Staline, le vrai vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale.
Regrets tardifs et pitoyables…
Celui qui leur avait paru précédemment le « bon cochon », installé
par eux sur deux continents, grognait de satisfaction, la queue
à Vladivostok, le groin fumant à deux cent kilomètres du territoire
français.
Le groin est toujours là, depuis un quart de siècle, plus menaçant
que jamais, à tel point que nul ne se risque, à l’heure actuelle, à
l’affronter, sinon à coups de courbettes.
Au lendemain de l’écrasement de Prague, à l’été de 1968, les
Johnson, les de Gaulle, les Kiesinger s’en tinrent à des
protestations
platoniques, à des regrets craintifs et réservés.
Entre-temps, sous la panse dudit cochon, la moitié de l’Europe
étouffe.
Ça ne suffit-il donc pas ?
Est-il juste, est-il décent que ceux qui virent clair à temps, ceux
qui jetèrent, de 1941 à 1945, leur jeunesse, les doux liens de leur
foyer,
leurs forces, leurs intérêts en travers du chemin sanglant des
armées soviétiques, continuent à être traités comme des parias
jusqu’à
leur mort et au-delà même de leur mort ?… Des parias à qui on cloue
les lèvres dès qu’ils essayent de dire : « tout de même ».
Tout de même… Nous avions des vies heureuses, des maisons où il
faisait bon vivre, des enfants que nous chérissions, des biens qui
donnaient de l’aisance à notre existence...
Tout de même… Nous étions jeunes, nous avions des corps vibrants,
des corps aimés, nous humions l’air neuf, le printemps, les fleurs,
la vie, avec une avidité triomphante…
Tout de même… Nous étions habités par une vocation, tendus vers un
idéal…
Tout de même…Il nous a fallu jeter nos vingt ans, nos trente ans et
tous nos rêves vers d’horribles souffrances, d’incessantes
angoisses, sentir nos corps dévorés par les froids, nos chairs
déchirées par les blessures, nos os rompus dans des corps à
corps hallucinants.
Nous avons vu hoqueter nos camarades agonisants dans des boues
gluantes ou dans les neiges violettes de leur sang.
Nous sommes sortis vivants, tant bien que mal, de ces tueries,
hagards d’épouvante, de peine et de tourments.
Un quart de siècle après, alors que nos parents les plus chers sont
morts dans des cachots ou ont été assassinés, et que nous-
mêmes sommes arrivés, dans nos exils lointains, au bout du rouleau
du courage, les « Démocraties », hargneuses, bilieuses,
continuent à nous poursuivre d’une haine inextinguible.
Jadis, à Breda, comme on peut le voir encore dans l’inoubliable
tableau de Velasquez, au musée du Prado à Madrid, le vainqueur
offrait ses bras, sa commisération et son affection au vaincu. Geste
humain ! Etre vaincu, quelle souffrance déjà, en soi ! Avoir vu
s’effondrer ses plans et ses efforts, rester là, les bras ballants
devant un avenir disparu à jamais, dont on devra pourtant regarder
le
cadre vide, en face de soi, jusqu’au dernier souffle !
Quel châtiment, si l’on avait été coupable !
Quelle douleur injuste, si l’on n’avait rêvé que de triomphes purs !
Alors, on comprend qu’en des temps moins féroces, le vainqueur
s’avançait, fraternel, vers le vaincu, accueillait l’immense peine
secrète
de celui qui, s’il avait sauvé sa vie, venait de perdre tout ce qui
donnait à celle-ci un sens et une valeur…
Que signifie encore la vie pour un peintre à qui on a crevé les yeux
? Pour un sculpteur à qui on a arraché les bras ?
Que signifie-t-elle pour l’homme politique rompu par le destin, et
qui avait porté en lui, avec foi, un idéal brûlant, qui avait
possédé la
volonté et la force de le transposer dans les faits et dans la vie
même de son peuple ?…
Plus jamais il ne se réalisera, plus jamais il ne créera…
Pour lui, l’essentiel s’est arrêté.
Cet « essentiel », dans la grande tragédie de la Deuxième Guerre
mondiale, que fut-il pour nous ?
Comment les « fascismes » - qui ont été l’essentiel de nos vies –
sont-ils nés ? Comment se sont-ils déployés ? Comment ont-ils
sombré ?
Et, surtout, après un quart de siècle : De toute cette affaire
énorme, quel bilan peut-on dresser ? |